« La chance que tu as » de Denis Michelis (Stock)

9782234077416-X_0Journaliste parisien, Denis Michelis profite de la Rentrée Littéraire de septembre pour ajouter la corde d’auteur à son arc. Dans son premier roman, « La chance que tu as », proche du conte philosophique, Michelis raconte d’une écriture douce le séjour d’un héros jamais nommé dans un grand restaurant. Allégorie de notre monde actuel poussé dans les extrêmes, ce texte interroge le lecteur sur son rapport à la vie, au travail et aux limites de l’humain.

Le récit commence sur une route sinueuse de montagne. Deux parents emmènent leur fils au Domaine, un restaurant haut de gamme dans lequel il devra travailler. Le héros semble perdu, à mille lieux de ce qu’on attend de lui mais il se tait, il opine du chef en ne comprenant pas ce qui est en train d’advenir. Les parents le laissent sur le perron d’une belle demeure. Tout est désert, seul un chat guette les potentiels clients. Le héros frappe à la porte et se présente comme le nouveau serveur. Pas le temps de parler, aucun contrat à signer, il débute immédiatement. On l’envoie à la buanderie choisir sa tenue de travail, on lui montre sa chambre et le voici déjà à servir des clients âgés et riches aux regards lubriques. Il est dans l’action, aucune réflexion possible pour lui. Le temps passe, les paroles sont rares. A la fin du service, il est extenué, touche ses bras douloureux, sent la fatigue gagner tout son corps. Les rares mots qu’il échange avec ses collègues de travail sont vides de sens ou incompris par eux, tout ce petit monde lobotomisé, acquis au patronat, qui se démène chaque jour pour accomplir ce pour quoi il est fait. Les brimades commencent rapidement : pas assez souriant, ni assez adroit, trop lent et manquant de professionnalisme. Les remarques s’accentuent de jour en jour, le temps est comme arrêté. Le héros n’est qu’une machine servant le maître et ne voyant jamais de salaire arriver. Il doit se taire, ne jamais reprendre les ordres qu’on lui donne. Mais ce n’est que le début d’un long processus : il ne se débat plus, n’a plus la force de refuser quoi que ce soit, son cerveau tourne au ralenti, c’est une aliénation. On accroche une boule rouge dans sa bouche que l’on ferme avec une lanière de cuir. Il ressemble désormais à un chien, à un sadomasochiste mais la soumission est de mise ; les clients qu’il sert dans cet accoutrement lui assurent que c’est là une excellente idée que ce déguisement, qu’il faut continuer et le restaurant bénéficie d’encore plus de publicité et ne désemplit pas. La déshumanisation a atteint son climax. Il ne peut être plus bas que terre qu’actuellement, peut être la mort mais il n’y pense pas.

Jusqu’où ira donc son calvaire ? Quel moyen de départ trouvera t-il ? Et quel est exactement cet endroit perdu où il se retrouve esclave d’un maître qu’il ne voit jamais ? Avec ce roman, Michelis pointe du doigt le dysfonctionnement d’une société toute entière et use son héros jusqu’à la moelle, tordant son honneur et ses réflexions pour le faire avancer dans une horreur qu’on imagine. Par la fiction, l’auteur se pose et nous questionne : que sommes-nous prêt à faire pour travailler, pour vivre notre vie et jusqu’où regarderons nous les autres souffrir sans bouger de notre lit ? Des solutions existent-elles pour un monde meilleur, pour éviter ce qu’il dépeint ? On ne ressort pas de ce livre avec le même esprit qu’en le commençant, désormais remplis de questions. Et c’est bien ce qu’on attend d’un livre, après tout.