« Un roman anglais » de Stéphanie Hochet (Editions Rivages)

104239856On se souvient du « Roman russe » d’Emmanuel Carrère ou dans un autre registre du « Roman français » de Fréderic Beigbeder. Nous voici désormais face au « Roman anglais » de Stéphanie Hochet. Celle à qui l’on doit dernièrement un texte magnifique sur les tatouages (« Sang d’encre », Les Busclats, 2013) et un essai littéraire (« Eloge du chat », Léo Scheer, 2014) nous revient avec son dixième roman, entre douceur et férocité. Qui mieux que cette spécialiste du théâtre élisabéthain pour nous raconter, dans les pas de Virginia Woolf, quelques scènes de la vie bourgeoise dans l’Angleterre de la Première Guerre Mondiale ?

Tout commence par une annonce dans le prestigieux Times : Edward et Anna Whig recherchent pour leur fils une garde d’enfant. Entre le métier d’horloger d’Edward et celui de traductrice d’Anna, il faut penser à élever Jack, leur fils de deux ans. C’est la guerre en Europe et les tranchées transforment les paysages en « champs de boue, en territoire de sang ». Qu’à cela ne tienne, une lettre retient l’attention d’Anna et c’est lorsqu’elle part attendre la nurse à la gare qu’elle découvre que George n’est pas une femme comme elle l’imaginait (« Je repensai à l’auteur de La Gitane Espagnole (…) Elle s’appelait George. Comme George Eliot ») mais un jeune garçon « habillé comme un étudiant (qui) parle avec un accent, étranger longiligne (à la) chevelure blonde ». Passé l’effet de surprise, George s’adapte parfaitement à son nouveau travail et à Jack. L’enfant l’apprécie rapidement, les jeux et les sorties deviennent les paravents d’une guerre, loin du vacarme des bombes.

On découvre bien vite la personnalité trouble d’Anna Whig, épouse solitaire et amante taciturne, mère possessive et débordante d’amour à outrance pour son fils unique. On sent que quelque chose peut craquer à tout moment : est-ce physique ? psychologique ? Le personnage est sur un fil, il tangue comme un funambule qui verrait le filet prendre feu. Le lecteur reste en retrait et observe, l’oeil pervers, la figure de la mère et de la femme changer au fur et à mesure de l’avancée du livre. Le mari d’Anna / Le père de Jack devient forcément jaloux, lui l’homme aux multiples réussites, maître des heures, ne peut que déprécier un personnage tel que George, à l’opposé de son caractère. La folie des ces hommes ne les laissera pas indemnes, et c’est avec une jouissance particulière qu’on assistera au final.

Outre la virtuosité de la trame narrative, Stéphanie Hochet arrive à dépeindre une époque noire qui pourtant nous émeut et où le lecteur garde un goût de sang au coin des lèvres. On retrouve ici quelques thèmes forts de l’auteur : le temps qui passe et le rapport aux heures, de nombreuses références aux soeurs Brontë et à Virginia Woolf, les rapports parents-enfant, la maladie et la mort. Notons au passage le travail minutieux accordé aux personnages secondaires et notamment à Ashlee et Kate, les employées de maison. On retrouve ainsi un soupçon de Downtown Abbey ce qui prouve encore une fois à quel point Stéphanie Hochet arrive à allier la puissance de la littérature classique et la modernité du temps présent. Une véritable réussite !