« Le livre que je ne voulais pas écrire » de Erwan Larher (Quidam Editeur)

Il y a des livres qui font surgir en nous une crainte, une peur d’être trop petit ou trop faible face à ce qu’ils contiennent ou bien parce qu’il s’agit d’un livre que trop de monde a lu et aimé et l’on se sent alors dépositaire d’un acquiescement presque obligatoire. « Le livre que je ne voulais pas écrire » rentre dans ce cadre et en ressort finalement victorieux.

Retour en arrière : le 13 novembre 2015, j’étais avec mon meilleur ami à l’Institut Vuitton pour découvrir l’exposition qui s’y déroulait (à ce jour, aucun souvenir, hormis peut-être une immense rose, toutes épines dehors, qui s’était installée dans l’entrée, et un cocktail qui avait lieu à ce moment là, une coupe de champagne ou quelque chose dans ces eaux-là). Nous prenons ensuite le métro pour rentrer et la direction d’Oberkampf pour tester un restaurant asiatique dont on nous dit le plus grand bien, un certain « Petit Cambodge ». Il est 20h45 et la faim me tenaille. Sur la ligne 1, je propose que nous reportions ce dîner et mangions plutôt quelque part vers l’Hôtel de Ville. C’est là que les rumeurs sont arrivées, peut après 21h15 : des attaques multiples dans Paris et au Stade de France. Tout est flou, la télévision est allumée et rien ne laisse présager de tels événements. Par contre, sur Twitter, les premiers échos glaçants se font sentir. J’appelle mes parents pour les rassurer, leur dire que s’ils entendent parler de quelques chose, je ne suis pas dedans. Mon père raccrochera en pensant que j’avais bu trop de bières, il venait de zapper sur le match de foot, et tout se déroulait à merveille. Dix minutes après, nous somme à nouveau ligne 1 direction Bastille. Les nouvelles ne sont pas bonnes sur les réseaux sociaux, je commence à comprendre « qu’il se passe un truc ». A côté de moi, une jeune femme en sanglot qui me demande de l’accompagner vers la sortie. Elle tremble, ses pas sont hésitants. Dans l’air, des sirènes de pompiers et de polices, des mouvements vifs des passants, des yeux rivés sur des téléphones.

Je marche seul rue de Charenton quand une moto passe à vive allure à côté de moi. Réflexe à la con, je m’allonge sur le sol, craquant mon jean et m’écorchant le genou. J’arrive enfin chez moi et les notifications ne cessent de se cumuler sur mon téléphone, des proches inquiets, scotchés à la télévision : je prends connaissance de l’étendue des attaques en lisant le Huffington Post (je n’ai pas de télévision). Sur Twitter, c’est une amie, Séverine, qui cherche des nouvelles d’Erwan Larher, présent au Bataclan et qui l’a annoncé quelques heures avant sur Facebook. Erwan, je le suis un peu de loin, j’aime bien sa carrure de gentil loubard, sa façon de te taper dans le dos pendant que tu bois avec lui quelques bières dans un salon du livre ou lors de dédicaces. Et puis j’ai lu deux de ses livres que j’ai aimé, et nous avons quelques amis communs alors voilà, de temps à autre on se croise sans vraiment le chercher. Ce soir de novembre, je l’imagine donc au milieu des corps, me demandant s’il sortira vivant ou pas. C’est tard dans la nuit, vers deux ou trois heures, qu’un message rassurant arrive : il est blessé mais en vie. Le reste de cette nuit, et les jours qui suivirent sont une autre histoire.

Quelques mois plus tard, Erwan publie « Marguerite n’aime pas ses fesses ». Ironie de l’histoire lorsqu’on sait dans quelle partie de son corps une balle est allée se loger. Je n’ai pas lu ce livre car j’aime aller à la rencontre des écrivains que je lis et je ne savais alors pas quelle attitude adopter face à lui à ce moment là. Je l’ai revu bien plus tard, pour la signature du premier roman d’une amie commune et c’est comme si tout était pareil, même si je cherchais mes mots et que je ne savais pas comment aborder « ça » ou si je devais me taire. Nous n’étions pas assez intimes pour que je me permette de demander quoi que ce soit, je ne voulais pas paraître voyeur ou le mettre mal à l’aise.
Et puis l’été 2017 arrive et les réseaux sociaux frémissent de son prochain livre à paraître. Je me dis que non, je n’y arriverai pas. Et finalement…

Finalement, je change de vie, quitte Paris et m’installe dans le sud. Et sur la table du salon, il y a ce livre qu’il ne voulait pas écrire et auquel je n’ai pas résisté. Je lui tourne autour, je l’ouvre et le referme sans oser le commencer. Les émotions de novembre sont encore trop présentes. Un soir, je me lance avec une certaine appréhension – je tournerai la dernière page trois heures après, sans m’être arrêté une seule minute, soufflé.

Car voila, c’est bien « mon » Erwan que je retrouve dans ce texte. Taquin, précis, drôle, tendre, amoureux des mots. C’est bien son histoire mais aussi celle de ses proches et de cette fameuse nuit. Que celui qui cherche des détails sordides se détourne de ce texte : il s’agit ici d’un objet littéraire où chacun peut puiser ce qu’il souhaite, s’arrêter quand bon lui semble si trop de souvenirs affluent. Le narrateur navigue entre le « je » et le « tu », le dedans et le dehors, l’avant et l’après. On le découvre terminant sa cigarette à l’entrée du Bataclan, assistant au concert ses santiags aux pieds et puis vient ce moment qui rentre dans le fait d’actualité et que nous avons tous vécu par procuration. Mais là-dessus il lance un rideau de tulle, une chose légère pour désamorcer le goût du sang. Il créé surtout un piédestal à ses compagnons d’infortune, offre une légion d’honneur littéraire à tous ceux qui sont arrivés après, aux infirmières, aux médecins et à ses proches. Cet objet littéraire est aussi un condensé d’amitié, une chaîne de solidarité tissé autour de lui, qui le protège et le pousse finalement à lancer ce « Projet B » qu’il ne voulait pas commencer, comme l’indique le titre du livre.

Et l’après ? On fait quoi de l’après ? On ferme le livre et on se dit que l’espoir est là, que la meilleure réponse aux barbares ce n’est pas de lutter à armes égales mais de s’aimer et de contrer leurs idéaux par des rires, des amis, de l’amour et du vivre-ensemble.

Chapeau bas, Monsieur Larher !