« Encore vivant » de Pierre Souchon (La brune au rouergue)

Il y a toujours quelque chose de Duras ou de Sagan dans la thématique des hôpitaux, psychiatriques ou de désintoxication. Lorsqu’un auteur s’engage sur ce terrain, il peut à tout moment se casser les dents sur le gravier tant la pente est glissante et boueuse. Pierre Souchon, journaliste pour Le Monde diplomatique et L’Humanité s’y est frotté et ce n’est pas forcément la partie à laquelle on s’attend qui touche le plus. En plein mille.

Autobiographie ou autofiction ? On ne va pas s’emmêler les crayons avec cela : le narrateur s’appelle comme l’auteur et l’on navigue entre le vrai et vrai-faux tout au long du texte. Souchon est donc interné en hôpital psychiatrique, on l’a retrouvé errant, une hache et un fusil à ses côtés. La hache, c’est pour couper du bois et le fusil n’est pas chargé donc il n’y a pas d’infraction. L’HP, ce n’est pas une première et il connait déjà chaque parcelle de l’hôpital : l’odeur de détergent, l’allure de zombies de ses congénères, leur tristesses, leurs vies morcelées, l’attention des infirmières et les rebellions face aux médecins.

Sur le papier, tout glisse : jeune marié à une fille de bonne famille, un job, vacances de rêves à l’Ile de Ré, une vie presque parfaite qui irait à n’importe qui. Mais cette vie là n’est pas vraiment celle qu’il idéalise, lui. Le récit parle bien sûr de ce séjour mais surtout (et c’est le plus tragique et le plus beau) d’une époque que l’on ne connait plus, celle de son père, de son grand-père, de son arrière-grand-père, des ardéchois-coeurs-fidèles que le monde actuel n’a pas épargné. Que fait-on de notre pays lorsque travailler la terre et le bétail ne sert plus à rien face à notre société de consommation, à l’ouverture des frontières, à la concurrence déloyale ? Souchon raconte tout cela, comme si c’était ce nivellement vers le bas, cette fuite ultime vers la facilité qui l’avait poussé à cet internement.

Voilà donc un texte fort, poignant et écrit à la lame du rasoir. On ne peut qu’être touché par l’homme derrière les pages et son histoire familiale, ces gens simples qui triment et qui se battent pour leurs droits et leurs terres, cette éducation stricte mais nécessaire et ces valeurs inculquées quant on ne vient pas de la Haute. Et surtout ce malaise qu’il peut y avoir lorsqu’on change complètement de vie, quand les milieux que l’on fréquente ne sont pas les mêmes que ceux d’où nous venons. Il faut être fort pour ne pas craquer, ne pas s’emplir la tête de questions sur l’utilité ou non des ces mondes nouveaux et inconnus. Certains avancent et font avec, d’autres n’arrivent pas à garder le masque du jeu trop longtemps. Et quand le masque tombe, c’est à cette histoire que cela peut ressembler.